עם ישראל חי
Né en France de parents juifs autrichiens, André Glucksmann est un philosophe engagé. Il se penche notamment sur les tenants, les aboutissants et les stratégies de guerre.
André Glucksmann : Un penseur aux aguets Son premier livre, ”Le Discours de la guerre”, est publié en 1968. Dès lors, il s’engage dans de nombreuses causes qui lui tiennent à cœur et milite en faveur des résistants à l’oppression soviétique. Considéré en France comme l’un des chefs de file des nouveaux philosophes, il s’est imposé comme le penseur pro-américain par excellence, et a affiché son soutien à la cause tchétchène. Il est désormais réputé pour son franc-parler.
Gilles Sitruk : Vous considérez que la haine explose et fleurit sans limites, que nous sommes passés de l’âge de la bombe H à celui des bombes humaines et qu’il n’y a plus d’équilibre de la terreur jadis réglée par les grandes puissances. Comment survivre à cette haine que vous constatez et dénoncez ?
André Glucksmann : La haine n’est pas quelque chose de nouveau. Dans mon livre, je me réfère aux analyses des grands philosophes romains tel Sénèque ou même à la préhistoire, avec l’invention de la hache de silex...
La haine, c’est une négation de soi et des autres, symbolisée notamment aujourd’hui par la bombe humaine. La haine, c’est une différence que l’on n’assume pas. C’est une volonté d’être maître de l’autre. L’homme peut lutter contre cette haine s’il fait preuve de lucidité et courage.
Selon vous, la France subit une marée haute de bêtise hargneuse et prétentieuse. Quels sont vos scénarios sur l’évolution de cette situation au cours de la prochaine décennie ?
D’abord le scénario optimiste, souvent négligé, selon lequel les Français sont capables de prendre en compte ces pulsions de haine et leur danger, et par conséquent de lutter contre celles-ci et de les dominer sans céder. Il y a eu d’ailleurs une enquête récente qui a observé l’attitude des musulmans dans les pays occidentaux. Il se trouve ainsi que la France détient le record de tolérance réciproque (par rapport aux USA et à l’Europe), à la fois des Français à l’égard des musulmans et des musulmans à l’égard des Français qui estiment à 80 qu’il est parfaitement possible de vivre sa foi et sa religion en France. Fait encore plus incroyable, ils sont 73 de musulmans français à considérer que la coexistence avec les juifs ne leur pose aucun problème, à rapprocher des autres pays où ils ne sont que 50 % à juger cette coexistence comme normale. Ce qui induit la formidable capacité de la France à intégrer culturellement les musulmans. Et lorsqu’on propose de créer un Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale, il ne s’agit pas là d’un thème raciste dans la mesure où l’immense majorité des musulmans français considère l’identité nationale française comme accueillante. On le constate dans ce sondage.
Récemment, un autre sondage publié par la BBC indiquait qu’Israël était vu à travers le monde comme le pays ayant l’influence la plus négative. A quoi attribuez-vous l’existence et les résultats de ce sondage ? Estimez-vous que nous assistons à la mondialisation de l’antisémitisme.
Oui, évidemment, car il est extraordinaire que l’opinion publique mondiale considère comme menaçant un petit pays de 7 millions d’habitants et que certains souhaitent raser ! Il s’agit là d’une pulsion anti-israélienne, donc antisémite. Ce qui recoupe mon analyse contenue dans mon livre où je dénonce trois haines essentielles : celle des juifs, des américains... et des femmes, notamment dans certains pays comme la Chine ou l’Inde où l’on trucidait les nouveaux-nés filles.
Le 7 juin prochain, Israël fêtera le 40ème anniversaire de la réunification de sa capitale, Jérusalem. En 1967 justement, vous publiiez votre 1er ouvrage, ”Le Discours de la Guerre”. En 40 ans, votre position par rapport à Israël a beaucoup changé. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur Israël et la guerre qui l’oppose à ses ennemis ?
Ma position a naturellement évolué. Mais je pense que la position des israéliens a davantage évolué.
A l’époque, les israéliens pensaient avoir leur destin entre les mains, pour la 1ère fois après la longue histoire tragique du peuple juif. Je crois que ce sentiment a complètement changé et que les israéliens commencent lentement à s’apercevoir que leur sort n’est plus entre leurs mains. Qu’on soit de gauche qui a toujours considéré qu’en ”embrassant” les palestiniens, tout irait bien, ou de droite qui estimait que seule la manière forte serait payante. Une présomption de pouvoir maîtriser son destin démentie par les faits de ces dernières années. Israéliens et Palestiniens se sont rendus compte qu’ils n’étaient pas seuls au monde, entourés d’une part de pays arabes non démocratiques qui, tout en opprimant leurs peuples, pratiquent la diversion en pointant du doigt Israël, et d’autre part cernés par des factions intéressées à mettre de l’huile sur le feu ou ranimer des braises.
Et puis il y a cette contradiction entre l’occident prospère qui passe pour être maître du monde et les pays émergents qui rêvent de jouir de la même prospérité. Ce qui génère des effets paralysants dans le rapport entre israéliens et palestiniens, sans compter qu’Israël pâtit du fait qu’elle est un bout d’occident et focalise l’hostilité générale sur son nom et son territoire.
Je ne crois pas pour autant que la situation soit désespérée car il n’y a pas de bloc anti-occidental mais des pulsions anti-occidentales à travers le monde. La preuve en est que 3 pays arabes ont accusé le Hezbollah d’agresseur lors de la dernière guerre du Liban : l’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie. Il y a donc des scissions au sein des nations anti-occidentales.
Ainsi, la grande différence par rapport à la situation d’Israël des années 50, c’est que maintenant il y a une solidarité de destins entre Israël et la Diaspora. Ce que je veux dire, c’est que même si Israël ou la Diaspora sont annihilés, le problème demeurerait car nous sommes entrés dans la guerre entre l’Occident et le terrorisme ou le totalitarisme, et ce qui touche Israël touche désormais et de la même manière les communautés juives dans le monde.
Allez-vous souvent en Israël et comptez-vous y aller prochainement pour promouvoir votre livre traduit ”Le Discours de la Haine” destiné aux israéliens, et votre dernier ouvrage ”Une Rage d’Enfant” ?
Je vais parfois en Israël et j’y ai beaucoup d’amis. J’y retournerai en effet prochainement pour débattre avec mes amis israéliens du contenu de mon dernier livre traduit en hébreu, qui parle du crime d’indifférence - le pire parce qu’il autorise tous les autres - porté par le double aveuglement de ceux qui trouvent que le monde tourne définitivement rond et de ceux qui le décrètent incurable. Je ne suis pas un prophète d’apocalypse, tout juste un penseur aux aguets qui dénonce l’horreur que génère toute volonté d’avilir, voire de supprimer certaines populations. L’impérialisme, le fascisme, le communisme et le nihilisme actuel sont les cibles de ce combat qui trouve sa source dans mon enfance. Je le dis souvent « Savoir craindre, c’est penser. Tenir, c’est faire front ».
Tandis que les discours antisémites du président iranien Mahmoud Ahmadinejad font des émules au Moyen-Orient et même ici dans des publications canado-arabes, le philosophe tunisien Mezri Haddad rappelle la dimension universelle de la Shoah et appelle les Arabes en particulier et l’humanité en général à reconnaître que la "shoah fut un crime de l’humanité contre l’humanité" et que l’antisémitisme n’est pas chose du passé.
Extrait (Magazine Réalités, Tunisie):
La culpabilité historique d’une nation-en l’occurrence allemande-n’exonère pas de leur responsabilité morale l’ensemble des nations. Parmi celles-ci, combien ont-elles d’ailleurs commémoré le soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration ? L’Asie, l’Amérique latine ou le Monde musulman ont-ils accordé à cet évènement l’importance qu’il mérite ? Non, parce qu’ils ne se sentent pas précisément concernés, ni historiquement, ni géographiquement, ni moralement. C’est une raison de plus pour les Musulmans, qui n’ont pas pris part à l’extermination des Juifs lors de la seconde guerre-bien au contraire- de reconnaître ce génocide. A quelques très rares exceptions (Tunisie, Maroc), aucun pays musulman n’a introduit dans ses lois la criminalisation de l’antisémitisme, ni dans ses manuels d’histoire la condamnation du nazisme. Pis, il y a plusieurs de ces pays où Mein Kampf et les Protocoles des Sages de Sion sont encore des best sellers en vente libre. Une télévision comme Al-Manar -que certains en France défendent au nom de la sempiternelle liberté d’expression- continue à distiller son poison antisémite, attisant ainsi la haine et l’intolérance. “ Nous autres, Arabes, sommes restés étrangers à la persécution génocidaire des Juifs. Il est temps de commencer ce travail de fond qui permettra de prendre la mesure du traumatisme vécu par le Monde juif ” : l’auteur de ces mots justes est le Palestinien Emile Shoufani(6). C’est encore ce courageux curé de Nazareth, initiateur du projet Mémoire pour la paix (pèlerinage islamo-judéo-chrétien à Auschwitz du 26 au 29 mai 2003), qui a déclaré : “ Il est indispensable de passer par la mémoire de la Shoah, telle que le peuple juif l’a vécue et telle qu’il l’a racontée...Mon espoir est qu’après une telle visite, le discours dans le Monde arabe et musulman change et qu’on n’en soit plus à développer des idées antisémites et négationnistes ”.
La Shoah n’est pas seulement une blessure du peuple juif, une “ honte ” du peuple allemand, comme l’a courageusement reconnu Gerhard Schrِder. C’est aussi une Blessure et une Honte pour l’humanité. Rappelons cet extrait de la déclaration finale lue à Birkenau le 28 mai 2003, à l’issue du voyage “Mémoire pour la paix” : “Nous, Juifs et non-Juifs ici présents, au-delà de nos origines diverses, au-delà des croyances, de la non-croyance ou des options philosophiques des uns et des autres, nous affirmons que la mémoire de ce crime devra entrer dans la pensée et dans la culture qu’ensemble nous serons capables de créer, afin de rejeter le spectre de l’inhumanité...Ensemble, nous nous engageons à porter la mémoire de la Shoah et à faire le travail commun qui, à partir des enseignements de cette mémoire, nous permettra d’explorer ensemble un horizon de paix ”.
Si pour Kant “ Le mot chien ne mord pas ”, nous devons apprendre à nos enfants, particulièrement ceux issus de l’émigration et qui sont galvanisés par le conflit israélo-palestinien, que les mots qui stigmatisent les Juifs tuent.
“ L’antisémitisme n’est pas une opinion. C’est une perversion. Une perversion qui tue ”, a très justement affirmé Jacques Chirac. Enseigner aux nouvelles générations européennes, américaines, asiatiques, africaines, arabo-musulmanes, que la Shoah fut un crime de l’humanité contre l’humanité, c’est espérer que, par-delà la dysphorie compassionnelle et les pieuses remémoration, la flamme du souvenir ne s’éteigne jamais. Car, si le génocide du peuple juif appartient bel et bien au passé, l’antisémitisme, lui, est hélas un présent qui refuse de devenir un passé.
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